La porte des J.O. toujours ouverte à l’e-sport

Thomas Bach, président du Comité international olympique

On a vu Thomas Bach fan de breaking. Voici le président du Comité international olympique (CIO) supporteur d’e-sport. Vendredi 10 janvier, en pleine session de l’institution à Lausanne (Suisse), le patron du mouvement olympique a tenu un long discours sur le sujet. «Il y des opportunités qui se présentent et nous avons l’obligation de les regarder, a-t-il déclaré. Nous ne sommes pas une partie isolée de la société. Nous devons rester connectés et explorer toutes les possibilités.» L’e-sport est justement une de ces voies.

Pas question, toutefois, de se précipiter les yeux fermés. David Lappartient, président de l’Union cycliste internationale (UCI) et responsable du groupe de liaison “esports et gaming” au sein du CIO est clair sur ce point : «D’une part, l’e-sport n’est pas reconnu comme un sport, a précisé le dirigeant français lors de la présentation de son rapport. D’autre part, nous ne reconnaissons pas une fédération d’e-sports. Enfin, l’e-sport ne sera pas intégré comme tel au programme des Jeux olympiques (lire interview ci-dessous).»

Ne pas franchir une ligne rouge

Pour autant, le CIO ne ferme pas la porte à l’e-sport. L’institution souhaite simplement poser ses règles. «Il y a une ligne rouge à ne pas franchir, c’est celle sur les contenus de certains jeux, a précisé Thomas Bach. Nous n’avons rien à faire avec ceux faisant la promotion de la guerre ou de la discrimination. L’industrie du jeu vidéo a bien compris notre position.» Pas question, donc, d’inviter Call of Duty et Fortnite où combats et armes à feu sont des éléments clés du jeu. En revanche, les jeux simulant des sports traditionnels, comme FIFA dans le football, figurent dans la ligne de mire du CIO. Mieux : des versions “virtuelles” d’une discipline classique, comme Zwift en cyclisme, qui permettent une dépense physique. A ce titre, David Lappartient évoque de l’e-gaming plutôt que de l’e-sport.

Ce discours plait beaucoup au président du CIO. «Il faut se concentrer sur les synergies que l’on peut avoir avec ces disciplines, a insisté Thomas Bach. Auprès de la jeune génération nous sommes en compétition sur le temps qu’ils peuvent consacrer à leurs loisirs. Pourquoi ne pas se donner la main avec cet univers ? Nous pourrons leur montrer l’expérience que nous avons avec les Jeux et eux nous feraient bénéficier de leur audience.»

Très enthousiaste sur ce dossier, Thomas Bach reste raisonnable sur les projets. Interrogé par SportBusiness.Club sur le sujet, le président du CIO a affirmé qu’il n’était pas question d’intégrer demain l’e-sport aux Jeux olympiques. Plus tard, pourquoi pas. «Vous me demandez si l’e-gaming peut rejoindre le programme olympique : la réponse est oui, a-t-il lâché. C’est un des aspects envisagés. Reste à savoir quand cela se fera. Dans certains sports la discipline réelle et sa e-version peuvent déjà presque se rejoindre. Là, on est vraiment dans du sport et l’effort physique avec des règles pour la compétition.» L’avenir olympique des jeux vidéo se fera sans doute sur un critère physique simple : la transpiration.

©️ SportBusiness.Club Janvier 2020


Interview : David Lappartient.

Le Français, président de l’Union cycliste international (UCI) est également responsable de la responsable du groupe de liaison “esports et gaming” au sein du Comité international olympique. Il a présenté son rapport à Lausanne (Suisse) lors de la session de vendredi 10 janvier 2020.

Vous avez indiqué que l’e-sport ne serait jamais aux Jeux olympiques. En revanche, la porte n’est pas fermée pour l’e-gaming. Quelle est la différence ?

David Lappartient : «En fait, la ligne fixée n’est pas d’amener directement l’e-sport comme discipline des Jeux olympiques. Nous ne reconnaissons pas une fédération internationale ou une organisation pour gouverner l’e-sport et d’ailleurs notre rôle n’est pas de reconnaître l’e-sport comme un sport. Pour autant, nous pensons qu’il y a plein d’opportunités dans cet univers notamment en interaction avec les Jeux olympiques. Par exemple, en cyclisme, un sport que je connais bien, vous pouvez presque participer à une course de chez vous grâce à un appareil connecté qui reproduit sur votre système d’entraînement à la maison les circonstances de la course, comme le profil de la route, ou les éléments, tel le vent. C’est une manière aussi d’être interactif et de permettre au public de participer aux Jeux olympiques.»

Comment ce projet peut avancer ?

D.L.: «Une des propositions est d’avoir des réflexions pour voir comment cela peut se passer avec les événements et les plateformes. Thomas Bach, le président du Comité international olympique l’a bien dit : “nous sommes dans une stratégie qui va se mettre en place progressivement”. Les choses évoluent vite mais pour l’instant la ligne de base est celle-ci.»

David Lappartient, président de l’Union cycliste internationale

Pourquoi ne pas simplement intégrer ces disciplines e-sports ?

D.L.: «Il y a dans l’e-sport deux catégories. D’une part le sport virtuel, comme l’exemple que je viens de décrire dans le vélo où il y a une dépense physique… et après on va prendre une douche. Cette année, toujours en cyclisme, le Tour de Suisse propose sa première étape en réalité virtuelle pour les amateurs. A partir de là il est possible d’imaginer une première étape en e-sport et le reste dans les conditions normales. D’autre part, il y a les jeux vidéos, et dans cette catégorie certains sont basés sur des disciplines olympiques, comme FIFA en football, et d’autres non. C’est le cas de Fortnite ou League of Legends. C’est la majorité et c’est dans cet univers qu’est réalisée une très grande partie de l’audience de l’e-sport aujourd’hui.»

Ce sont ces jeux e-sports qui se situent au-delà de la “ligne rouge” évoquée par Thomas Bach ?

D.L.: «Ce n’est pas une “ligne rouge” en tant que telle. Le Président Thomas Bach a proposé une approche à deux vitesses. La première est un engagement rapide avec les jeux de sport virtuel parce qu’il y a une activité physique même si le sport est pratiqué un peu différemment. Puis, progressivement, il faudra voir comment intégrer toute la seconde partie, celle des “jeux”, FIFA et League of Legends compris

Allez-vous devoir travailler avec les éditeurs de jeux, des entreprises privées ?

D.L.: «Oui, bien-sûr. A l’Union cycliste internationale un partenariat a été signé avec Zwift. En 2020, nous allons créer nos premiers championnats du monde de “cycling e-sport”. C’est une vraie nouveauté. L’an passé, la Grande-Bretagne a organisé son propre championnat national. Il va y en avoir d’autres. Ces projets vont se structurer progressivement et ce sera plus facile de les réaliser dans le sport virtuel. Thomas Bach incite d’ailleurs les fédérations internationales à s’interroger sur la version virtuelle de leur discipline : comment éventuellement établir des règles et mettre en place une stratégie de développement

Toutes les disciplines sportives peuvent-elles avoir un pendant en e-sport ?

D.L.: «Non, pour autant, il y en plus que ce que l’on croit. Parmi les fédérations internationales, les trois-quarts ont défini une stratégie ou envisagent de le faire. En revanche, 85% d’entre-elles n’ont aujourd’hui aucune règle ni aucun élément de régulation par rapport à l’e-sport. Il y a une volonté de le faire, mais peu ont encore franchi le pas malgré le fait que l’on considère qu’il y a un vrai potentiel d’élargissement de l’audience

N’y a-t-il pas un risque de voir ce public de joueurs e-sport se détourner finalement du sport réel et du mouvement olympique ?

D.L.: «Nos études montrent que 75% des jeunes pratiquent des jeux vidéo. Cela ne signifie pas qu’ils sont tous des joueurs e-sport. Sur 2,2 milliards d’utilisateurs de jeux vidéo dans le monde, seuls 150 millions font des tournois et de la compétition. Ici, nous sommes à Lausanne aux Jeux olympiques de la jeunesse : les trois-quarts de ces athlètes de 15 à 18 ans jouent aussi aux jeux vidéo. Par ailleurs, nous pensons qu’un athlète e-sport a également besoin d’un certain équilibre car pratiquer une activité physique réelle est aussi indispensable pour le bien-être

L’organisation d’un événement consacré aux jeux de simulation sportive est-elle envisagée par le Comité international olympique ?

D.L.: «Cela fait partie des points qu’il reste à discuter. Il est encore trop tôt pour faire des commentaires à ce sujet. Il y a plein d’opportunités à explorer. Thomas Bach a bien indiqué que la route était encore longue et qu’il y avait beaucoup de choses à faire. Quand on voit à quelle vitesse le monde change, je suis persuadé que d’ici à 2024 il y aura encore une grande évolution. Le mouvement olympique doit s’adapter à son environnement mais toujours en restant dans le cadre des valeurs olympiques.»

Entretien réalisé à Lausanne vendredi 10 janvier 2020.

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