Et maintenant, transformer l’engouement du Mondial

Football

La Coupe du monde féminine de football se poursuit en France jusqu’à dimanche 7 juillet, mais l’équipe de France ne sera pas en finale à Lyon. Les Bleues ont chuté en quart de finale face aux Etats-Unis. «Oui, c’est un échec sportif, a reconnu Corinne Diacre, la sélectionneuse française. Mais nous avons gagné le cœur de millions de Français.»

Justement, quel héritage va laisser l’événement ? Les Françaises éliminées prématurément, il y a-t-il un risque que le soufflé retombe tout aussi rapidement qu’il a monté ? Et si finalement le plus dur restait à faire pour le football féminin en France ?
La question été posée à plusieurs experts et observateurs de cette Coupe du monde.


Frédérique Jossinet.
Directrice du football féminin à la FFF.

«Les supporters vont continuer à les soutenir»

«Si la fédération française de football (FFF) n’avait pas posé tous ces enjeux d’héritage dans le dossier de candidature avec les moyens financiers qui vont avec, nous n’en serions pas là et cela aurait difficile de se réveiller aujourd’hui. Nous avons affirmé tous ces enjeux dans le dossier avec l’ambition de développer le football féminin grâce à la Coupe du monde, de le structurer et de le faire rayonner. Depuis, nous nous concentrons pour répondre à ces enjeux grâce à une enveloppe de plus de 15 millions d’euros pour aider les ligues, les clubs et les collectivités afin, notamment, de gommer les freins à l’accueil des jeunes filles, comme la création de vestiaires pour elles

«Nous avons l’expérience de l’après-Euro 2016, et nous savons que nos clubs sont prêts dès aujourd’hui à accueillir le plus grand nombre possible de féminines. Les demandes ont déjà débutées. C’est bien parti et on verra à la rentrée. Maintenant, je ne pense pas que le soufflé redescende car le championnat va reprendre et les filles vont jouer tous les week-end. On pourra mettre l’accent sur les clubs, sans compter les matchs de qualification pour l’Euro 2021. Je suis sûre que les supporters de l’équipe de France d’aujourd’hui vont continuer à les soutenir


Christophe Lepetit.
Économiste au Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges.

«L’enjeu c’est le nouvel élan»

«Concernant la Coupe du Monde en elle-même, il est évident que l’élimination de l’équipe de France n’est pas une bonne nouvelle et que cela risque de réduire la taille du halo médiatique qui s’était créé autour de l’événement. Les demi-finales et la finale vont certainement faire le plein à Lyon, puisque les billets étaient tous vendus avant le début de l’épreuve, mais les audiences TV n’atteindront pas les sommets qu’on aurait pu observer si la bande de Corinne Diacre s’était qualifiée. Malgré tout, ce qui s’est passé est quand même largement positif et le bilan global du mondial me semble très largement satisfaisant.»

«Tout l’enjeu des prochaines semaines pour les parties prenantes françaises du football au féminin sera de faire en sorte que l’engouement et la ferveur observés se traduisent par un nouvel élan. Il faudra bien sûr renforcer le niveau de pratique, déjà largement en croissance grâce aux plans de féminisation portés par la Fédération française de football (FFF) mais aussi la partie professionnelle. Sur ce volet, il va falloir franchir un cap sur la professionnalisation et la structuration du championnat de France D1. Le naming signé avec Arkema est plutôt une bonne nouvelle. Mais il va falloir que tous les acteurs, institutions, clubs, dirigeants… tirent ensemble dans le même sens. L’enjeu est important et ce ne sera sûrement pas facile.»

«Toutefois, un travail collaboratif entre tous les acteurs me semble nécessaire pour garantir le succès. La FFF me paraît avoir le lead pour surfer sur les actions d’héritage mises en place en amont du mondial féminin. Elle devra travailler en étroite collaboration avec ses clubs. La Ligue de football professionnel (LFP) et les clubs pro auront aussi leur rôle à jouer en accompagnant le mouvement. Et je ne parle pas des acteurs publics locaux qui restent des partenaires de premier plan, ou des annonceurs qui peuvent accompagner cette structuration


Nathalie Iannetta.
Journaliste, chroniqueuse football sur TF1.

«Vivement la ‘Elle F. P.’»

«Non, le plus dur ne reste pas à faire, heureusement. il faut se souvenir de là où l’on vient, et notamment il y a trois ans quand la Fédération a déposé le dossier de candidature pour cette Coupe du monde féminine. Le plus dur sera de transformer. Mais pour cela il va falloir des actes politiques forts. Dans la situation actuelle, personnellement je ne vois pas les affluences des matchs de D1 féminine doubler à la rentrée. Parce que la France n’est pas une nation de sport : c’est un peuple qui ne se réveille que spontanément à l’occasion d’un événement. En revanche, nous allons assister à un afflu de jeunes dans les clubs.»

«Mais pour moi le plus important ce sont tous ces gamins qui sont venus voir les matchs dans les stades ou les ont regardé à la télévision. Pour cette génération là, le football sera un sport joué parfois par les hommes, parfois par les femmes. Dans dix ans ces gosses feront bouger les choses, et ça, culturellement, c’est gagné. Maintenant, en parallèle, il va falloir que les pouvoir publics placent le sport au coeur des préoccupations et que le football professionnel se bouge les fesses. Tous les autres pays vont bouger : l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre… Ils vont bénéficier de moyens accrus et dans quatre ans, lors de la prochaine Coupe du monde, nous serons à la traîne. J’attends cette ligue professionnelle féminine en France, sous l’impulsion de la LFP. Est-ce si compliqué de créer la “Elle” F. P. ?»


Régis Juanico.
Député de la Loire, co-président du groupe de travail Paris 2024.

«Plus de moyens pour les clubs amateurs»

«La suite dépendra de ce que le football français a prévu pour la rentrée de septembre. D’une part, il va falloir gérer l’accueil de tous ces enfants et jeunes filles qui vont affluer vers les clubs suite à l’engouement que l’on a tous observé lors de cette Coupe du monde. Cela se voit déjà bien, notamment dans les clubs de nos circonscriptions. Cette perspective a été en partie anticipée par la Fédération française de football (FFF) grâce à son plan héritage et un budget de 15 millions d’euros. Mais cela sera-t-il suffisant ? Il faudra financer des vestiaires pour les jeunes filles, mais aussi des éducateurs et éducatrices sportives. Je suis d’avis qu’un budget plus significatif de la FFF aille vers le football amateur et les clubs amateurs. Que cela aille encore plus loin, notamment pour financer les moyens humains. J’aimerais une meilleure redistribution

«L’autre chantier, c’est celui de l’économie du football professionnel féminin avec ses 250 joueuses en D1 dont seulement une cinquantaine peuvent vivre de leur sport. Nous sommes très loin de ce qui serait acceptable. Nous avons déjà eu le débat sur les primes pour les joueuses de l’équipe de France, dix fois inférieures à celles perçues par les hommes. Là aussi, ce n’est pas acceptable. Il faut se poser la question de l’évolution économique de ce modèle pour la sécurité et la stabilité du championnat de France de D1. Enfin, cette Coupe du monde a aussi été marquée par l’absence totale de violence. C’est aussi un point sur lequel il faudra réfléchir


Magali Tézenas du Montcel.
Déléguée générale de Sporsora.

«Encourager les sponsors à plus de soutien»

«Avant cette Coupe du Monde, le football français avait fait une grande partie du chemin et en particulier la Fédération française de football (FFF) qui a enclenché ce travail de féminisation depuis longtemps. C’est aujourd’hui l’une des fédérations sportives les plus avancées sur le sujet. Maintenant, en se projetant dans l’après mondial, les enjeux sont multiples. D’une part, comment le football français va retenir toutes ces personnes conquises par l’engouement autour de la compétition ? Les clubs auront-ils la capacité à gérer l’afflux prévisible d’inscriptions de jeunes filles ? D’autre part, quels vont être moyens mis en place par les clubs pour faire revenir ce public venu pour la première fois dans un stade pour assister à un match de football ? Certains clubs ont déjà pris des initiatives, notamment envers les familles.»

«Enfin, quelle va être la capacité des chaînes de télé à garder cette audience ? Canal+, qui diffuse la D1 féminine, devra préparer un bel emballage pour la reprise du championnat de France, notamment en termes de production des images. Et puis, il faudra suivre la réaction des sponsors. Le monde du football devra les encourager à être encore plus en soutien. Le meilleur exemple est Arkema qui est devenu partenaire titre de la D1 féminine. Pour que ce cercle vertueux fonctionne, tous les acteurs devront jouer ensemble, institutions, sponsors et clubs. Le soufflé va retomber, certes. Mais il sera à un niveau beaucoup plus haut qu’avant.»


Virgile Caillet.
Délégué général de l’Union Sport & Cycle.

«Inquiet pour le championnat de D1»

Virgile Caillet, L’Union Sport & Cycle

«Sur les aspects, sportifs, économiques et reconnaissance je ne suis pas inquiet. L’engouement autour des Bleues va continuer car les joueuses de l’équipe de France ont su créer autour d’elles une sorte d’attente. D’autant que les prochains matchs des Bleues seront diffusés en clair par le Groupe M6, et ce pourrait même être sur la chaîne M6 plutôt que W9. Je ne suis pas inquiet sur l’affluence des jeunes filles dans les clubs non plus et la fédération devrait rapidement atteindre les 200.000 joueuses licenciées. Mon point d’inquiétude est autour du championnat de France et de sa capacité à se structurer.»

«L’enjeu sera de créer une compétition avec un véritable intérêt et des histoires à raconter pour le public. Pour cela, il faudra mettre des moyens. C’est sans doute le rôle des clubs professionnels de Ligue 1 et de Ligue 2. Il faudra les inciter et les accompagner. Le championnat de D1 doit trouver une maturité économique qui lui permettra d’avoir une assise financière suffisante afin de conserver les meilleures joueuses en France. Le cercle vertueux est enclenché, mais il faudra prendre les meilleures décisions


Jérôme Langlais.
Directeur du pôle marques chez Havas Sports & Entertainment.

«Aller à la rencontre de nouveaux publics»

«A une semaine de l’issue de la Coupe du Monde 2019, on peut affirmer sans aucun doute que cette Coupe du Monde est un véritable succès en France. Un succès populaire avec des audiences dépassant les 10 millions pour les matchs de l’Equipe de France (au niveau des matchs des hommes il y a un an), des stades remplis, des médias qui déploient des dispositifs spécifiques pour assurer une couverture assez exceptionnelle de l’événement, des partenaires qui ont pour la première fois tous déployé des campagnes spécifiques au soutien des Bleus, avec pour la plupart des films TV et des ventes de maillots qui explosent, +143% de vente de maillots selon le distributeur Unisport. Il faut féliciter la Fédération françase de football (FFF), l’Equipe de France et le Comité d’organisation pour cette réussite.»

«Au-delà du coup d’arrêt que constitue l’élimination des Bleues (on ne saura jamais si l’équipe de France féminine en finale aurait pu rassembler 20 millions de téléspectateurs), il va falloir maintenant transformer cet engouement en succès durable. Cet enjeu est entre les mains de la FFF, du ministère des Sports mais aussi de tous les autres acteurs engagés, des sponsors jusqu’à l’éducation nationale. Avec moins de 10% de licenciées féminines, par rapport à +30% pour le handball ou le basket-ball, le challenge est de taille. La FFF va devoir continuer à développer l’offre pour les jeunes filles, avec pour objectif que tous les clubs disposent d’une section féminine à même d’accueillir des jeunes pratiquantes. Les partenaires vont devoir continuer à promouvoir l’équipe de France. Les médias vont devoir continuer à les suivre, sans tomber dans l’écueil de les comparer avec les garçons.»

«Un des enjeux sera d’aller à la rencontre de nouveaux publics, nous constatons en effet qu’au-delà des très belles performances en termes d’audience, les publics du football masculin et féminin est très semblables, il s’agit d’une audience qui consomme beaucoup de sport à la télé et du foot en particulier. Clairement, cette compétition n’a pu eu le temps d’aller à la rencontre d’un nouveau public, plus féminin. Le développement du foot féminin passera par le développement de sa visibilité, de son exposition dans la durée et pas seulement sur un événement d’un mois, mais surtout par le développement de l’offre de pratique.

«Le ministère des Sport et celui de l’Education nationale ont ainsi un rôle à jouer, les travaux de la géographe Edith Maruéjouls ont mis en lumière qu’à l’école, près de 80% de l’espace de la cour de récréation étaient préemptés par les garçons au détriment des petites filles, et que les garçons utilisaient cet espace pour jouer au football, excluant les petites filles et installant de fait une forme de ‘masculinité’ du football. Afin de transformer en succès durable cette Coupe du Monde 2019, c’est l’ensemble des acteurs, Fédération, clubs, partenaires, médias, pouvoirs publics, qui vont devoir continuer à se mobiliser pour promouvoir le football féminin et faciliter l’accès à la pratique.
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