Comment le maillot jaune peut-il être plus vert ?

Politique RSE

Train + Vélo. Patrick Chassé a remis au goût du jour une ancienne publicité de la SNCF à l’occasion du Tour de France. Le journaliste a fait le pari de couvrir la Grande Boucle sans prendre la voiture. Challenge réussi, mais non sans quelques difficultés. «Est-ce bien raisonnable de continuer à couvrir le Tour avec 1 800 bagnoles accréditées ?» s’interroge dans Libération le commentateur de La Chaîne L’Equipe et chroniqueur d’Europe 1.

L’édition 2019 du Tour de France a été marquée par les questions environnementales dès le départ à Bruxelles. Un journal belge se questionnait sur l’impact de l’événement. En France, trente-quatre députés critiquaient la distribution de millions de petits cadeaux par les véhicules de la caravane publicitaire aux spectateurs. Le Tour mobilise 4.500 personnes devant se déplacer quotidiennement d’une ville-étape à une autre ville-étape, manger et se loger. L’empreinte carbone de cet événement itinérant et unique est réelle. Si elle est impossible à supprimer totalement elle peut être réduite.

Skoda passe à l’électrique en 2021

L’organisation du Tour installe et distribue 100.000 sacs poubelles sur le bord des routes, a instauré depuis plusieurs années le tri sélectif dans les espaces officiels, et a installé cette année des toilettes sèches en zone technique. Quand le parcours traverse des zones naturelles protégées, la circulation des véhicules accrédités peut être réduite et la caravane publicitaire déviée. La route peut également être interdite aux voitures et camping-cars et le survol du territoire limité par les hélicoptères.

Le Tour est dans l’obligation de faire plus et doit engager toutes les « familles » : organisation, médias et sponsors. La volonté existe, mais la tâche n’est pas aisée. Ainsi, Skoda, partenaire majeur du Tour de France, fournit 300 véhicules à l’organisation, tous à moteur thermique ! «C’est un problème de calendrier, nous n’avions pas jusqu’alors de modèles hybrides, s’excuse Paul Barrocas, directeur marketing de Skoda France dans le podcast de SportBusiness.Club. L’année prochaine, la direction de course roulera en Superb hybrides. Cela en attendant les véhicules électriques en 2021.»

Une perspective qui va donner du fil à retordre aux ingénieurs de Skoda : comment trouver une solution pour recharger les batteries de centaines de voitures en une soirée et un seul lieu ? Un challenge technique impossible à relever aujourd’hui tant le parc de bornes en France est faible. L’hypothèse serait de déployer des stations-recharge itinérantes. L’alternative serait de mettre en place… deux parcs de voitures : un en course, l’autre en recharge, en alternance un jour sur deux. Pas simple.

Une casse-tête pour Vittel

Vittel est également pointé du doigt pour ses milliers de bouteilles distribuées au public du Tour. Certaines sont abandonnées sauvagement sur le bord des routes à cause de l’incivilité d’une partie des spectateurs. D’où la nécessité pour le Tour de développer son rôle de pédagogue (lire l’interview de Gilles Bertoni ci-dessous). Faut-il distribuer des bouteilles plus petites ? Le risque d’avoir du déchet reste équivalent et les coûts de fabrication augmentent. Faut-il distribuer l’eau dans des gobelets en carton ou des gourdes ? Impossible car la caravane est constamment en mouvement. «Notre métier c’est aussi de vendre de l’eau minérale en bouteille, réagit-on chez Nestlé-Waters. Si l’on apporte l’eau dans des containers ce ne sera plus de l’eau minérale car le processus de captation et mise en bouteille serait brisé.» Pas simple là encore.

Coincé entre la nécessité d’être plus vert et vertueux, et les contraintes techniques et marketing de ses partenaires, le Tour de France évolue sur un sentier bien étroit, comme les autres événements sportifs majeurs aujourd’hui obligatoirement pollueurs eux-aussi. L’initiative de Patrick Chassé ouvre une voie, parmi d’autres, notamment pour limiter les déplacement en voiture d’une ville à une autre des journalistes et accompagnateurs. Il suffirait d’une logistique au cordeau et surtout d’une bonne volonté. Justement, le Tour possède les deux.

© SportBusiness.Club. Juillet 2019


«La tâche est immense et d’une complexité inouïe»

Interview Gilles Bertoni. L’ancien directeur marketing de Roland-Garros, aujourd’hui conseil dans le marketing sportif et spécialiste des questions de RSE, estime que les organisateurs d’événements sportifs doivent nécessairement s’engager dans une politique environnementale même si cela est compliqué. Ils devraient, selon lui, utiliser leurs compétitions comme caisse de résonance pour faire passer les bons messages.

Le Tour de France a-t-il pris le virage de la problématique environnemental ?

Gilles Bertoni : «Oui, je pense que ce virage a été pris par les dirigeants d’Amaury Sport Organisation depuis un moment. Ils tentent d’aller vers le zéro déchet dans les villes départ et arrivée, ou effacent les marquages officiels après le passage de la course. Beaucoup de choses sont déjà engagées, mais face à un tel Barnum, la tâche est immense et d’une complexité inouïe car le Tour est un événement itinérant qui de facto génère des nuisances. La pollution est malheureusement consubstantielle. La seule possibilité des organisateurs est de la réduire au maximum.»

Sur quelles pistes devraient s’engager les organisateurs ?

G.B. : «Ils devraient profiter de la force de l’événement pour développer un discours pédagogique responsable auprès de leurs spectateurs et partenaires commerciaux et médias. Une charte pourrait être signée par les sponsors, mais aussi fournisseurs et prestataires. Je pense à la responsabilité environnementale de chacun mais aussi, par exemple, au gaspillage alimentaire dans les hôtels des équipes ou dans les espaces hospitalités. Le Tour doit tenir un vrai discours de pédagogue, comme celui qu’il a autour de la sécurité avec les petits films que l’on voit en télé. Pourquoi ne pas en réaliser aussi autour de cette problématique ? D’un autre côté, dans ce cadre la difficulté sera de garder un esprit festif et pas seulement réduire l’expérience spectateur. Le risque serait que ces derniers ne viennent plus.»

Tous les événements sportifs doivent-ils se préoccuper de ces problématiques environnementales ?

G.B. : «Comme en politique, il y a la loi et la morale. C’est une obligation pour tous les événements sportifs de se préoccuper des contraintes environnementales. Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui ils n’étaient que suiveurs. C’est une erreur : au contraire, ils devraient être initiateurs. Ce n’est plus une nécessité mais un devoir d’avoir un impact éthique. Cela commence. Certains événements affichent leur stratégie dans ce domaine. Ils doivent maintenant utiliser leur caisse de résonance pour devenir pédagogues.»

Gilles Bertoni, fondateur de Bertoni & Cie