Chronique. Des Olympiades populaires mort-nées

Par Alain Lunzenfichter*. Il y a 85 ans, presque jour pour jour, devait se tenir à Barcelone la première Olympiade populaire. L’événement sportif, créé en opposition aux Jeux de Berlin 1936, n’exista jamais. La faute à Franco. Le projet avait été initié en 1931, à la suite de la 29e session de Comité international olympique (CIO).

Afin de mettre tous les atouts de son côté, Barcelone, candidate à l’organisation des Jeux de 1936, au même titre qu’Istanbul et Berlin, organisa cette réunion où devait justement être désignée la ville hôte de ces Jeux. Il n’y eut que 19 membres du CIO présents Espagne : un nombre insuffisant pour décider de la ville retenue, mais suffisant pour décider, à l’unanimité, que les femmes seraient admises aux Jeux de la Xe olympiade dans quelques disciplines : athlétisme, escrime, gymnastique et natation. Du coup, l’élection pour la ville fut soumise à un vote postal… et c’est Berlin qui triompha.

Deux années plus tard, la nomination d’Adolf Hitler comme chancelier allemand en 1933 changea complètement la donne. Plusieurs manifestations en Europe et aux Etats-Unis militèrent pour un boycott des Jeux de Berlin. Une pétition signée par plus de 500 000 personnes demanda le transfert vers un autre pays. C’est ainsi que naquit l’idée d’un événement alternatif et parallèle, une Olympiade populaire. Elle serait prévue pour se dérouler à Barcelone du 19 au 26 juillet 1936. En France, l’extrême droite et les ligues fascistes soutenaient les Jeux olympiques de Berlin. De son coté, le Parti communiste français (PCF) se rangea officiellement derrière les Olympiades populaires.

La cérémonie d’ouverture de cet événement fut fixée au 19 juillet 1936. Le but était de précéder et faire un peu d’ombre aux Jeux de Berlin prévus pour débuter deux semaines plus tard, le 1er août. Plus de 6 000 athlètes étaient attendus en Catalogne, en provenance de 22 pays. Les délégations les plus importantes venaient d’Espagne, bien sûr, mais aussi de France. Il y avait également des participants venant d’Allemagne et d’Italie, mais composés d’exilés politiques. Des équipes régionales s’ajoutèrent aux délégations officielles, comme celles du Pays basque, de la galice, de l’Alsace. Il y eut également une formation juive.

Des coups de feu dans la nuit

Pour la sélection tricolore il fut procédé à une compétition au stade Pershing dans bois de Vincennes, à Paris. Cette dernière regroupa environ 1 200 athlètes. La plupart étaient des membres d’associations sportives ouvrières. Peu appartenaient aux fédérations sportives officielles, restées fidèles aux Jeux olympiques de Berlin. Les athlètes de la délégation française obtinrent en revanche le soutien de dirigeants du Front Populaire comme Leo Lagrange, Pierre Cot mais aussi d’André Malraux. Un soutien… moral.

Le 14 juillet 1936, les Français prirent donc la direction de Barcelone. Tous avaient peu d’argent en poche. Aucun n’obtint de ressource de l’Etat. Les hôtels, pour la plupart, sont complets. De nombreux athlètes allèrent coucher dans le stade de Montjuïc, celui-là même qui, plus de 50 ans plus tard, allait accueillir les Jeux olympiques de 1992.

La veille de l’ouverture de ces Jeux populaires, dans la nuit du 18 au 19 juillet 1936, des coups de feu éclatèrent dans les rues de Barcelone. Ils accompagnaient le soulèvement nationaliste en Espagne et la prise de pouvoir du Général Franco.

Voyant ceci, certains athlètes descendirent dans la rue et participèrent activement à la riposte contre l’offensive des militaires. Quelques-uns sont blessés, d’autres furent tués. Le 23 juillet, après un retour au calme dans la ville, les organisateurs de l’Olympiade populaire annoncèrent l’annulation de ces Jeux. En France, le gouvernement de Léon Blum demanda aux athlètes tricolores de regagner sans attendre le territoire. Des navires furent affrétés pour les récupérer. Toutefois, certains sportifs restèrent sur place avec l’idée de poursuivre la lutte contre les Franquistes. Quelques jours plus tard, s’ouvrirent en Allemagne les Jeux de Berlin, avec le plus grand faste… et sans le moindre boycott. Mort-née, l’Olympiade populaire sombra dans l’oubli.

© SportBusiness.Club Juillet 2021

(*) Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.