Chronique. Les Jeux olympiques, compétition sportive… et artistique

Par Alain Lunzenfichter*. Dimanche 5 mai 1912, il y a 109 ans pratiquement jour pour jour, s’ouvraient les Jeux Olympiques de Stockholm (Suède). Le programme des compétitions était classique excepté pour cinq disciplines… culturelles : architecture, sculpture, peinture, littérature et musique. Cette initiative est à mettre à l’actif de Pierre de Coubertin. Dix après la création des Jeux de l’ère moderne, le Baron, qui a toujours préconisé la nécessité du développement parallèle du corps et de l’esprit, proposa l’introduction des arts au programme des J.O. Ce fut chose faite le 23 mai 1906 au foyer de la Comédie-Française, à Paris.

En fait, l’arrivée de la culture aux Jeux n’était pas une révolution. C’était simplement un retour aux sources. En effet, dans les Jeux antiques les épreuves culturelles côtoyaient les compétitions sportives. Avec ce geste, Pierre de Coubertin a recréé une passerelle entre ces deux univers, que certains estiment être à priori antinomiques. Ce fut un acte parfaitement extraordinaire. Sans avoir permis la création d’œuvres majeures, ou la révélation d’artistes déterminants, les sept éditions de ces concours d’art, qui se tinrent de 1912 à 1948, ont ouvert le monde du sport à celui l’art. L’inverse était également totalement valable.

L’idée était belle, et pourtant, quand Pierre de Coubertin lança ces premières épreuves artistiques il ne fut pas au bout de ses peines. En Suède, le Français dut subir le désintérêt des Académies nationales des arts et de celui de la section d’architecture de l’Académie technique. Il en fallait plus pour décourager le Baron qui, devant cet état de fait, décida d’organiser lui-même les concours… et d’y participer également. Il le fit en poésie et sous les couleurs allemandes ! Sans doute pour brouiller les pistes. Mieux, il concourut sous deux pseudonymes : G. Hohrod et Eschbach. Son poème baptisé « Ode au sport » reçut la plus haute distinction olympique.

Où Pierre de Coubertin a-t-il eu l’idée de ces deux pseudonymes ? En Alsace, plus précisément dans le Haut-Rhin, région alors allemande à l’époque. Marié depuis le 12 mars 1895 avec Marie Rothan, dont la propriété de famille se situait à Luttenbach, Coubertin venait souvent dans la vallée de Munster pour y passer ses vacances d’été. Il ne faut pas chercher plus loin pour percer le mystère de ses pseudonymes : ce sont tout simplement les noms des villes de Hohrod et Eschbach-au-Val situées à quelques encablures de Luttenbach. Deux villes que le rénovateur des Jeux Olympiques a dû visiter pendant ses congés.

Médaillé en natation et en architecture

De très nombreux artistes participèrent à ces éditions des Jeux artistiques. Citons notamment Dunoyer de Segonzac, Foujita, Paul Landowski, Henry de Montherlant, Avery Brundage (futur président du Comité international olympique), Hans Erni ou encore Rembrandt Bugatti. Certains athlètes sortirent de l’ordinaire en participant aux deux Jeux, ceux du sport et ceux des arts. Le Hongrois Alfred Hajos fut l’un d’eux. Nageur émérite lors des premiers Jeux olympiques d’Athènes en 1896 où remporta deux médailles d’or, sur 100 mètres et 1 200 mètres nage libre. Vingt-huit ans plus tard, lors des Jeux de Paris, en 1924, il gagna l’argent dans l’épreuve d’architecture avec le projet “Design for a stadium”.

Le Français Alexandre Maspoli qui gagna la médaille de bronze en haltérophilie à deux bras aux Jeux intermédiaires d’Athènes en 1906, se lança, lui, dans la sculpture. En 1924, il présenta deux projets aux Jeux de Paris : “Le jet du boulet” et “Le masque de Philippides”. Il ne décrocha aucun prix ni accessit. Ces Jeux des Arts firent des heureux. La grande fierté du Prince Albert II de Monaco lui-même olympien grâce à cinq participations aux Jeux d’hiver, est une médaille olympique, la seule gagnée par la Principauté depuis la création des Jeux. Ce fut à Paris, en 1924, avec Julien Médecin, récompensé du bronze en architecture grâce à son projet “The stadium of Monte Carlo”.

Malheureusement, ces Jeux artistiques moururent de leur belle mort après l’édition de Londres en 1948. Ce fut surtout à cause du désintérêt des artistes. Ces derniers préféraient sans aucun doute des prix sonnants et trébuchants plutôt que de simples médailles, fussent-elles en or.

© SportBusiness.Club Mai 2021

Note. Paris 2024 lancera en septembre 2021 l’Olympiade culturelle, un événement chargé de “mettre en valeurs toutes les dimensions de la culture pour mieux raconter l’histoire des Jeux de Paris 2024” et qui doit associer les jeunes artistes dans de nombreux domaines culturels ou artistiques.

(*) Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.