Chronique. L’olympisme en perd son français

Par Alain Lunzenfichter. La 137e session du CIO a malheureusement prouvé, une fois de plus, que la langue française était en perte de vitesse au Comité International olympique (CIO). Mais aussi dans le sport en général. Que doivent penser les initiateurs du CIO, Pierre de Coubertin en tête, ou celui de la FIFA, Robert Guérin ? Sans doute beaucoup de mal. Ces deux hommes ne savaient pas encore ce qu’allait être la mondialisation. La chute vient de loin et prospère depuis des lustres. Elle a aussi de belles années devant elle car pratiquement personne au sein des institutions sportives ne réagit. Bien au contraire : il est de bon ton de montrer qu’un Français est capable de s’exprimer en anglais*.

Bien avant l’Agenda 2020 ou encore le nouvel Agenda 2020+5, des chartes de bonne conduite, le belge Jacques Rogge, huitième président du CIO, avait confié à Richard Pound une étude dont le but était d’étudier les pistes pour réduire, la taille, le coût et la complexité des Jeux olympiques. L’homme de Montréal, au Québec, pays qui a fait de l’égalité des langues anglaise et française une loi en 1969, avait proposé 119 propositions. Deux concernaient la suppression du français dans les documents officiels du CIO et durant les Jeux Olympiques !

Son argument était le suivant : seulement 7% de la famille olympique consultait les documents en français ! Il avait seulement oublier de préciser que la traduction française des documents arrivaient plusieurs heures après la version anglaise. Une bonne partie des francophones, dont les journalistes, n’attendait pas ce délais pour consulter ces actualités et donner les informations. En 2003, lors de session du CIO qui se tenait à Prague (République Tchèque), ces deux propositions ont été repoussées. Les 117 autres projets étaient eux adoptés.

Et pourtant, le travail de sape a continué. De façon plus insidieuse même. Que dire de la Fédération internationale des luttes associées (FILA) rebaptisée… United World Wrestling. Ou encore l’absence de membres Français au Comité exécutif du CIO depuis plus de 30 ans ! Autre exemple : lorsque Tokyo était ville candidate pour les Jeux de 2020, tous les communiqués étaient publiés en français et en anglais. Depuis la désignation de la capitale japonais comme ville-hôte… les communiqués ne sont plus qu’en anglais. Un signe.

A partir de 1996, et les Jeux d’Atlanta (Etats-Unis), les ministères français des Affaires étrangères, de la Culture et des Sports, dans un premier temps, puis l’Organisation internationale de la Francophonie, ensuite, ont confié à une personnalité la mission d’apprécier la place de la langue française aux Jeux olympiques. Hélène Carrère d’Encausse, Fleur Pellerin, Manu Dibango ou encore Jean-Pierre Raffarin jouèrent ce rôle. Tous n’ont pu que constater que la langue française n’était qu’une variable à l’appréciation du pays organisateur.

Chacun était libre de lui donner une importance plus ou moins grande… en fonction de son aisance budgétaire. Le cuisinier Thierry Marx pourra le constater à Tokyo cet été. Bon courage à lui. Si le français recule au CIO, alors qu’il est l’une des deux langues officielles de l’organisation avec l’anglais, c’est aussi peut-être tout simplement parce que les Français eux-mêmes ne défendent pas leur langue. Et ça, it’s terrible.

© SportBusiness.Club Mars 2021

(*) Lors de la 137e session du CIO, jeudi 11 mars 2021, Tony Estanguet, président du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, et son directeur général, Etienne Thobois, se sont exprimés en anglais pour dresser leur bilan. Guy Drut, membre français du CIO, l’a fait remarquer lors de cette réunion qui s’est tenue par visio-conférence, et a fait part de sa désapprobation pour l’emploi de l’anglais dans cette circonstance.

Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.