Chronique. Paris a gagné les Jeux sans jamais avoir joué

Par Alain Lunzenfichter*. C’est une curiosité commune que partagent Paris et Los Angeles. Aucune des deux cités, dans l’histoire olympique n’a eu à lutter pour obtenir l’organisation des Jeux olympiques. A trois reprises, les deux villes ont été désignées sans qu’il y ait eu recours à un vote des membres du Comité international olympique (CIO).

Premier chapitre. A la fin du 19e siècle, en décidant la rénovation des Jeux, Pierre de Coubertin avait dans l’idée de voir Paris organiser la première édition du nouvel événement. Mais, c’était sans connaître l’esprit de persuasion du premier président, le Grec Démétrius Vikelas. Celui-ci estima qu’Athènes serait un excellent trait d’union entre les Jeux de l’Antiquité et ceux de l’ère moderne. Le Baron accepta et du se contenter de voir Paris organiser la deuxième édition. Dans la foulée, la troisième fut attribuée aux Etats-Unis. Aucun vote n’a été requis.

Deuxième chapitre. Devenu président du CIO à son tour, à l’issue des Jeux de Paris en 1900, Pierre de Coubertin œuvra grandement au développement de l’institution sportive. Sentant toutefois la fin de son mandat arriver, et après plus de 20 ans de service, le 17 mars 1921 le Français rédigea une lettre-circulaire à ses collègues. Il y annonça son intention de démissionner de la présidence après les Jeux de 1924. En même temps, il demanda un dernier privilège : donner ne nouvelle fois les Jeux à Paris, sa ville natale.

« Proclamer Paris ! »

« Le choix de la ville à laquelle incombera la mission de les organiser (les prochains Jeux) revêt cette fois une particulière importance du fait que la VIIIe olympiade coïncidera avec le trentième anniversaire de leur rétablissement, écrivit le Baron. De nombreuses et flatteuses candidatures ont été posées. Si nous soupesons les titres des cités concurrentes, le nom d’Amsterdam paraît dominer… » La concurrence existait donc.

« Mais, d’autre part, à l’heure où il juge son œuvre personnelle près d’être achevée, nul ne contestera au rénovateur des Jeux Olympiques le droit de demander qu’une faveur exceptionnelle soit faite à sa ville natale, Paris, où fut préparée par ses soins, et solennellement proclamée, le 23 juin 1894, la reprise des Olympiades, poursuivait Pierre de Coubertin dans sa lettre où il se nomme à la troisième personne. Je veux donc, loyalement, vous prévenir, mes chers collègues, que lors de notre prochaine réunion, je ferai appel à vous afin qu’en cette grande circonstance vous me consentiez le sacrifice de vos préférences et de vos intérêts nationaux et que vous acceptiez d’attribuer la IXe Olympiade à Amsterdam et de proclamer Paris siège de la VIIIe. ”

Les désirs du Baron furent exaucés le 2 juin 1921, c’est-à-dire il y 100 ans, demain. C’est au Casino de Montbenon, à Lausanne (Suisse), que Paris fut officiellement désignée, sans adversaire, pour organiser les Jeux olympiques de 1924. Lors de cette même session il fut également décidé d’organiser, en 1924, à Chamonix, la “première semaine des sports d’hiver”, qui, rétrospectivement, devint la première édition des Jeux olympiques d’hiver.

Satisfait de ce choix, Pierre de Coubertin n’était toutefois pas certain que Paris puisse accueillir les Jeux. Du coup, le Français se tourna vers les Américains : Los Angeles se présentait comme une excellente bouée de sauvetage dans le cas où la capitale française jetterait l’éponge. Ce ne fut pas le cas, et la cité américaine était seule candidate pour les Jeux de 1932, elle fut élue à l’unanimité des 28 membres du CIO présents lors du vote en 1923 à Rome (Italie) au Capitole.

Paris et Los Angeles encore seules

Troisième chapitre. Plus d’un demi-siècle après, la candidature de Los Angeles pour les Jeux de 1984 suivit à peu près la même trajectoire. A la fin des années 1970, le déficit financier record des Jeux de Montréal (Canada) a refroidi les ardeurs de nombreux candidats à l’organisation des Jeux. Aucune ville n’ose prendre le risque d’une autre catastrophe économique. Los Angeles est seule à se lancer… et obtient l’organisation de ses deuxièmes Jeux sans la moindre difficulté.

Dernier chapitre. Paris et Los Angeles, encore elles, se retrouvent adversaires pour l’organisation des Jeux de 2024. Thomas Bach, président du CIO, comprend très vite que Paris, qui a essuyé plusieurs échecs pour l’obtention des JO par le passé, propose là sa dernière candidature avant longtemps. Quant aux Etats-Unis, ce sont les plus grands pourvoyeurs financiers du CIO et, du coup, il est difficile de repousser une candidature américaine. D’autant que les Etats-Unis restaient sur une humiliation : l’élimination au premier tour de Chicago pour les Jeux de 2016. L’idée de l’Allemand fut alors de proposer une double attribution. Cependant, il fallait que l’une des deux villes opte pour 2028. C’est ce que fit Los Angeles, fragilisée, il est vrai, par les péripéties de son président, Donald Trump.

Le 13 septembre 2017, lors de la Session du CIO à Lima (Pérou), Paris et Los Angeles obtinrent, pour la troisième fois de leur histoire, l’organisation des Jeux olympiques d’été, respectivement en 2024 et 2028. Un double vote à l’unanimité, et, là encore, sans adversaire pour les deux villes, décidément jumelles dans l’histoire de l’olympisme.

© SportBusiness.Club Juin 2021

(*) Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.