Voilà pourquoi MPG nous manque

Boris Helleu, Université de Caen

Chronique. Maître de conférences en management du sport à l’Université de Caen Normandie, Boris Helleu n’est pas seulement un fan des sports US et supporter du Stade Malherbe : c’est aussi un joueur invétéré de MPG. MPG ? Mon Petit Gazon ! Il explique pourquoi.



Cela fait plus de 15 jours maintenant que le conseil d’administration de la Ligue de Football Professionnel a décidé de suspendre les championnats de Ligue 1 et de Ligue 2. Le spectacle sportif est à l’arrêt : plus de football, plus de NBA aussi, pas de reprise de la MLB et mêmes les Jeux olympiques ont été décalés ! On comprend. On s’en acquitte. On fait avec… ou plutôt sans car pour beaucoup de personnes la véritable frustration n’est pas tant de ne plus voir de match de football que de ne plus pouvoir jouer à Mon Petit Gazon. MPG pour les intimes.

Début mars, les utilisateurs de ce jeu de gestion d’équipes pouvaient encore s’accommoder de matchs à huis clos. Mais depuis la suspension des championnats, MPG compense au mieux la frustration des fans en proposant des rencontres disputées sur console. A la maison (#restezalamaison). Il y a plus d’un an MPG avait déjà dû essuyer la colère des fans lorsque des matchs avaient été brutalement reportés lors des mouvements des gilets jaunes.

Mon Petit Gazon (MPG) est un jeu de Fantasy Football créé en 2011. Le principe ? Un joueur est engagé dans un championnat avec des amis. Il dispose d’un budget pour composer son équipe et recrute de véritables footballeurs selon un système d’enchères à l’aveugle. Il monte une équipe de onze titulaires à chaque journée de championnat. Ses résultats sont obtenus en fonction des performances réelles des joueurs de son équipe virtuelle. Mais faute de jeu réel, pas de score virtuel.

Martin Jaglin, un des trois fondateurs de MPG, a récemment indiqué que depuis sa création 1,6 million de personnes ont joué à MPG. La saison en cours, actuellement suspendue, ralliait déjà 860 000 utilisateurs. Ce sont principalement des étudiants, des lycéens et de jeunes actifs de 25-40 ans. Le succès du jeu a été salué début du mois lors des trophées Sporsora du marketing du sportif : MPG a été sacrée start-up de l’année.

MPG répond à quel besoin ?

«Quand, il y a un an et demi, lorsque nous étions en train de lever des fonds, on nous a souvent posé cette question : mais à quel besoin répondez- vous ? confiait Martin Jaglin dans une interview. La réponse est simple : à aucun besoin ! Nous sommes juste un jeu. Mon Petit Gazon c’est juste du kif.» Du coup, que perd-on à ne plus pouvoir jouer à MPG ? Qu’est-ce qui nous manque quand on ne peut plus mettre à jour son équipe ou à évaluer la pertinence de recourir à un bonus ? Pourquoi sommes-nous frustrés de ne pas voir en direct l’évolution d’un score et recevoir le mail qui confirme un résultat final ? Heureusement, des universitaires ont tenté de répondre à ces questions.

Les Fantasy League ont généré une vaste littérature académique dans le domaine du Management du Sport. Les universitaires se posent une simple question simple : qu’est ce qui motive les personnes à participer à des compétitions de gestion d’équipes ? Ces travaux proviennent essentiellement d’Amérique du Nord où ces jeux existent depuis plusieurs décennies. Il faut dire que les ligues pros, NBA (basket), MLB (baseball), NFL (football américain) et NHL (hockey sur glace), produisent d’innombrables statistiques favorables à l’instauration de tels loisirs. Dans un article publié en 2017 dans Sport Marketing Quarterly (1) James Weiner et Brendan Dwyer rappellent qu’en 2015, presque 60 millions d’américains participent à une Fantasy League. Près de 18% de la population.

Dans le détail, les chercheurs distinguent les Daily Fantasy Sports (DFS) et les Traditional Fantasy Sports (TFS). Dans le premier format, les utilisateurs peuvent remodeler leurs équipes chaque jour ou chaque semaine. MPG répond à la seconde définition, celle des ligues TFS c’est-à-dire un format long couvrant la durée d’un championnat où chaque joueur affronte les autres participants au rythme d’un duel par journée.

Quatre principaux leviers

En 2011, dans un article publié dans Journal of Sport Management (2), Brendan Dwyer et Yongjae Kim proposent un modèle de compréhension des joueurs de fantasy reposant sur quatre principaux leviers : le pari, les interactions sociales, la compétition, le divertissement-évasion. James Weiner et Brendan Dwyer pointent eux les différences entre les utilisateurs de DFS et ceux de TFS. Les premiers sont plus portés sur la recherche du gain tandis que les seconds affectionnent la compétition. Le divertissement est en commun dans les deux formats, bien que la passion pour la Fantasy League repose sur une combinaison complexe de plusieurs facteurs plus ou moins importants selon le joueur qui vous êtes.

Ainsi, en 2013, Seunghwan Lee, Won Jae Seo et B. Christine Green indiquent dans un article publié sur l’European Sport Management Quarterly (3) avoir identifié trente-six items expliquant douze motivations principales : l’intérêt pour le jeu, se comporter comme un coach, l’amour du sport, une récompense, la compétition, le divertissement, le lien avec des amis ou la famille, les interactions avec les autres participants, la connaissance du jeu, le plaisir de jouer, l’évasion, diriger une équipe de fantasy plutôt qu’encourager une équipe médiocre. Les auteurs montrent que ces motivations sont fortement corrélées à des comportements tels que le temps passé à jouer ou encore celui à rechercher des informations pertinentes.

«Vanner ton pote lundi matin»

Le succès de MPG réside dans le fait que le jeu combine au mieux ce qu’on attend d’une Fantasy League. C’est ce qu’explique Martin Jaglin quand il revient sur la genèse du jeu : «Il y avait à l’époque le Championnat des Etoiles, lancé par France Football et qui existe toujours, se rappelle-t-il. Yahoo avait également lancé son truc, la Ligue de football aussi. Aucun n’a vraiment percé à part notre projet. La différence entre nous et les autres, c’est que les autres proposaient des jeux en solo. Tu faisais ton équipe, tu gagnais des points en fonction des résultats et tu avais un classement général, au sein d’une ligue ou pas. De notre côté, notre force, qui est aussi notre faiblesse, est qu’il faut avoir des amis à affronter. C’est d’ailleurs ce qui fait le piment du jeu. Il n’y a pas de voyage aux Seychelles à gagner. Rien, si ce n’est vanner ton pote le lundi matin. Tout tient à ça depuis huit ans, c’est cool. C’est une bonne motivation je trouve.»

Finalement, tout se passe comme si la difficulté à objectiver la performance d’un joueur de football par des statistiques était compensée par le caractère fun de la ligue. Les joueurs américains toléreraient mal l’existence des bonus (la valise à Nanard, Suarez, Zahia…) qui affectent le sérieux de la statistique. Il faudrait appliquer aux joueurs de MPG les modèles d’analyse éprouvés sur les utilisateurs américains pour comprendre quelle est leur principale motivation. Peut-être alors verrait-on que les participants aux ligues alimentent une conversation WhatsApp ou un groupe Facebook privé, que le plaisir à gagner un duel sur un but de Malik Tchokounté est énorme mais peut-être pas aussi grand que celui de chambrer son adversaire du jour. Ainsi, MPG n’est pas qu’un jeu : c’est aussi un un réseau (as)social. Si MPG nous manque tant, c’est que participer à une Fantasy Leagu c’est également échanger, partager, chambrer… tout ce qui fait un peu défaut en ce moment. En fait, Martin Jaglin avait raison : MPG ne répond à aucun besoin. Il satisfait seulement un désir.

Boris Helleu
Lire aussi son billet enrichi sur le blog Hell of a Sport

(1) «A New Player in the Game: Examining Differences in Motives and Consumption Between Traditional, Hybrid, and Daily Fantasy Sport Users»
(2) «For Love or Money: Developing and Validating a Motivational Scale for Fantasy Football Participation»
(3) «Understanding why people play fantasy sport: development of the Fantasy Sport Motivation Inventory (FanSMI)»

©SportBusiness.Club Mars 2020