Chronique. Quand les Jeux olympiques étaient encore amateurs

Par Alain Lunzenfichter*. Amateurisme, professionnalisme. Voilà deux mots qui durant presque cent ans se sont confrontés aux Jeux Olympiques. Si à Paris, en 1900, des professionnels de l’escrime purent concourir pour des médailles, ce fut longtemps une exception. Il fallut attendre l’arrivée de Juan Antonio Samaranch à la présidence du Comité international olympique (CIO), au début des années 1980, pour que le mot “professionnel” ne fut plus tabou.

Combien de réunions, combien de Congrès, combien de sessions furent organisés pour traiter ce sujet sensible sans que l’on puisse vraiment amorcer le moindre progrès ? La première grande victime de cette chasse aux sorcières fut l’Américain Jim Thorpe. Celui-ci se distingua aux Jeux de Stockholm en 1912. Il gagna l’heptathlon et le décathlon. Lors de cette dernière épreuve, il relégua à 700 points son dauphin, le suédois Hugo Wieslander. Pourtant, un an plus tard, Jim Thorpe fut disqualifié pour avoir été payé lors de participation à des matchs de baseball malgré des sommes gagnées ridiculement basses.

Il fut le premier d’une longue liste de champions qui subirent ainsi les foudres des fédérations sportives internationales et, dans la foulée, celles du CIO. Les cas les plus retentissants furent ceux du Finlandais Paavo Nurmi et du Français Jules Ladoumègue. Le Président du CIO le plus intransigeant sur cette question a été, sans conteste, Avery Brundage. Durant ses mandats, entre 1952 et 1972, le milliardaire américain n’a cessé de menacer d’exclusion des Jeux de nombreux sports et athlètes. Selon lui, l’athlète, devait concourir “pour l’amour du jeu lui-même sans perspective de récompense ou de salaire”.

Juan-Antonio Samaranch lève les barrières

Sous sa présidence, un avertissement sérieux fut adressé aux fédérations internationales ne respectant pas les lois de l’amateurisme. Les plus visées étaient celles de ski et de hockey-sur-glace mais également de football. Les patineurs artistiques étaient également dans le collimateur de l’américain. Ses premières victimes fut le couple Hans-Jürgen Bäumler et Marika Kilius, tous deux médaille d’argent en patinage par couple aux Jeux d’hiver d’Innsbruck en 1964. A cette époque, il fut prouvé que le duo avait signé un contrat professionnel avant les Jeux, ce qui était alors formellement interdit. Leur médaille d’argent leur fut retiré.

La grande victime de Avery Brundage a été le skieur autrichien Karl Schranz. Ce dernier fut exclu des Jeux d’hiver de Sapporo en 1972 pour des activités commerciales. Le président du CIO le qualifia de “panneau d’affichage ambulant”. Dans son dernier discours au CIO, à Munich en 1972, Avery Brundage maintînt sa position sur l’amateurisme : « Il n’y a que deux genres de concurrents : ces individus libres et indépendants qui s’intéressent au sport pour ses bienfaits et ceux qui font du sport pour des raisons financières, déclara-t-il. La gloire olympique est destinée aux amateurs. »

Dix ans plus tard, l’espagnol Juan-Antonio Samaranch eut l’intelligence d’arrêter là cette bataille stérile entre amateurs et professionnels. Il décida d’ouvrir les Jeux à tous. Du coup, il n’était plus questions d’étudiants marrons ou de militaires n’ayant, en fait, jamais vu un uniforme. Même de très loin. Les premiers à profiter de cette réforme furent les footballeurs. En 1984, aux Jeux de Los Angeles, les Bleus d’Henri Michel donnèrent la victoire à la France en battant le Brésil en finale, 2 à 0, devant plus de 107 000 spectateurs. Puis vinrent les tennismen en 1988, les basketteurs de la NBA en 1992, avec “la Dream Team” américaine emmenée par Michael Jordan, Magic Johnson ou Larry Bird. En 1998, à Nagano au Japon, c’est au tour des hockeyeurs professionnels de la NHL de se prendre aux Jeux.

© SportBusiness.Club Juin 2021

(*) Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.