Chronique. Quand les Jeux furent de bonne volonté

Par Alain Lunzenfichter*. La Super Ligue de football, qui vient, sans succès malgré le support de la banque JP Morgan et ses 3,5 milliards d’euros, de défier l’UEFA, n’est pas sans rappeler une tentative similaire dans le monde de l’olympisme : celle de Ted Turner. Le magnat de la presse américain a, dans les années 1980, cherché à déstabiliser les Jeux Olympiques.

Il faut dire que l’homme d’affaires a été encouragé par ses succès dans le sport, comme l’achat de l’équipe de basket des Hawks d’Atlanta, ou encore sa victoire dans la Coupe de l’America 1977. Toutefois, le fondateur des chaines de télévision TBS et CNN voit plus haut. Beaucoup plus haut. Il veut rivaliser avec les Jeux olympiques. Ted Turner était jusqu’alors surtout connu pour son mariage avec l’actrice Jane Fonda et pour son don d’un milliard de dollars à la fondation des Nations-Unies.

Le milliardaire est opportuniste. Il va profiter des boycotts successifs que subissent les Jeux de 1980 et 1984. Les premiers, à Moscou, sont boudés par les américains et une trentaine de nations pour protester contre l’invasion de l’Afghanistan par l’Union Soviétique. Quatre ans plus tard, les soviétiques imités par les autres pays de l’ex Europe de l’Est font de même pour les seconds, à Los Angeles. Alors l’institution olympique vacille et que les deux blocs se regardent en chiens de faïence, c’est à ce moment que Ted Turner lance les Goodwill Games, en bon français : les Jeux de la bonne volonté.

Une première édition réussie

La première édition se déroula en 1986, à Moscou. Près de 3 000 athlètes de 79 pays firent le déplacement en URSS pour concourir à ce nouvel événement qui ressemblait beaucoup dans son concept aux Jeux olympiques. A une différence notoire : contrairement aux Jeux Olympiques ces Goodwill Games étaient est une compétition uniquement sur invitation. La plupart des grandes stars qui vinrent en URSS ne le firent qu’en échange de gros jetons de présence. A ceux-ci, s’ajoutaient de confortables primes à la performance.

Pas étonnant, dès lors, d’y voir le perchiste (soviétique encore à l’époque) Serguei Bubka y battre le record du monde de la perche (6,01 m), l’américaine Jackie Joyner-Kersee, celui de l’heptathlon (7148 pts), ou encore le nageur soviétique Vladimir Salnikov, surnommé “le Tsar”, y battre le record du 800 m nage libre (7’50’’64). En athlétisme, on assista à la première victoire du sprinteur canadien Ben Johnson sur l’américain Carl Lewis. Ce ne fut que du beau spectacle comme les aimaient les téléspectateurs américains de TBS, la chaîne de Ted Turner. En France, c’est Canal+ qui diffusa l’événement.

En fait cette première édition de ces Jeux fut la mieux réussie car par la suite n’a été qu’une lente descente aux enfers. En 1990, à Seattle (Etats-Unis) les organisateurs ont ouverts les Jeux à la culture. Les Américains purent apprécier une performance du ballet du Bolchoï et déclarer ainsi «unir les meilleurs du monde». Il n’y eu que 2 300 participants et 54 pays présents. Deux ans plus tôt, à Séoul (Corée du Sud), les Jeux olympiques avaient rassemblé 159 nations et 8 391 athlètes. Pour cette seule édition, en 1990, Ted Turner perdit 44 millions de dollars.

Des pertes en centaines de millions de dollars

Mais il y avait pire. Malgré l’argent facilement gagné, les athlètes comprirent vite que rien ne pouvait égaler une médaille olympique. Le retentissement d’une victoire aux Goodwill Games n’apportait pratiquement rien à leur aura. Résultat, ils participèrent ensuite avec beaucoup moins de volonté. Malgré cela, Ted Turner persistait. Il poursuivit l’expérience en se disant que les Jeux olympiques avaient également balbutiées à leurs débuts. Ainsi seront organisées plusieurs autres éditions : en 1994 à Saint Pétersbourg (URSS), 1998 à New York (Etats-Unis) et 2001 à Brisbane (Australie). Il faut y ajouter une version hivernale en 2000, à Lake Placid (Etats-Unis). Mais l’engouement du début avait disparu. Les Goodwill Games disparurent de leur belle mort. Programmées, les éditions de 2005 en été à Phoenix (Etats-Unis) et en hiver à Calgary (Canada) ne virent même pas le jour.

Ted Turner mit fin à cette aventure qui fut très loin, très très de ses espérances des débuts. Au passage, l’homme d’affaires américain perdit plusieurs centaines de millions de dollars dans l’affaire. Comme les promoteurs de la Super Ligue de football, Ted Turner n’avait pas compris que l’argent n’était pas la seule motivation. Il y a dans le sport quelque chose d’autre, comme le dit justement Thomas Bach, le président du Comité international olympique : « le modèle sportif européen est une approche unique fondée sur l’ouverture d’une compétition équitable qui donne la priorité au mérite sportif. Ce modèle est menacé aujourd’hui, défié par une approche purement guidée par le profit ».

© SportBusiness.Club Avril 2021

(*) Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.