Le foot, cette passion politique

« Lire L’Equipe, c’est devenu tendance en politique depuis Sarkozy et Hollande », sourit un député. Pas toujours assumée par le passé, la passion pour le football est de plus en plus affichée par les responsables publics, sur fond d’intérêts politiques et économiques mieux compris. Emmanuel Macron, le Président de la République, fan de l’Oympique de Marseille (OM) revendiqué, ne s’y est pas trompé en multipliant les séquences foot avant le coup d’envoi de l’Euro: coup de fil à Kylian Mbappé avec les YouTubeurs McFly et Carlito, puis visite chez les Bleus à Clairefontaine ponctuée d’une interview sur BFMTV. Et on se souvient de ses démonstrations de joie à Moscou lors de la finale victorieuse des Bleus face à la Croatie au Mondial-2018.

Le football devient progressivement « un objet légitime » en France, souligne le sociologue Stéphane Beaud. Dans un pays à la culture foot modeste, « la vraie césure, c’est le titre (mondial) de 1998, affirme le chercheur. Le football devient un fait social total, on comprend son impact sur la société, les politiques s’y intéressent. On le voit aussi dans la recherche où depuis une dizaine d’années fleurissent des thèses de sociologie ou d’histoire du foot, qui viennent pour la plupart de la génération 98 ».

Au Palais Bourbon, les députés affichent volontiers les couleurs de leur club de coeur ou de leur région. Dans le bureau du vice-président de l’Assemblée, Hugues Renson (LREM) qui assure être « supporter depuis ses 13 ans », on trouve de nombreux ouvrages consacrés au Paris Saint-Germain ainsi qu’un maillot de Neymar, joueur parisien. Au Parc des Princes, où il se rend souvent pour voir les matchs, il croise régulièrement la maire de Paris Anne Hidalgo (PS) ou l’ancien président Nicolas Sarkozy.

« Un complexe »

Le député LREM Sacha Houlié revendique lui son attachement à Marseille, un club qu’il rêvait même de “présider” enfant. En politique, « il y a eu d’abord un désintérêt, il y a eu ensuite un intérêt intéressé, assure l’élu trentenaire. Maintenant, il y a un intérêt de passionné ». D’anciens responsables ont montré la voie. C’est le cas de l’écolo Daniel Cohn-Bendit ou de l’ancien ministre et président de l’Assemblée Nationale, Philippe Séguin (RPR). Ce dernier était un passionné du PSG. « On dit qu’il arrivait à suivre les matches depuis le perchoir, », s’amuse Hugues Renson.

Toujours impliquée, la députée communiste et ancienne ministre des Sports Marie-George Buffet, a cosigné un rapport consacré au supportérisme avec Sacha Houlié, tandis que Cédric Roussel (LREM) planche sur le feuilleton des droits TV. Mais, « il y a encore un complexe de ceux qui défendent des moyens pour le sport, considère le député apparenté PS Régis Juanico. Pendant la pandémie, les acteurs de la culture ont finalement mieux réussi à se faire entendre ». Le député est aussi le gardien de l’équipe de foot parlementaire et supporter de l’AS Saint-Etienne.

Le football féminin moqué

Pierre-Henri Dumont, élu LR, « c’est catastrophique qu’il n’y ait pas de ministère [des Sports] à part entière (il est rattaché au ministère de l’Education) à l’approche de la Coupe du monde de rugby en France (2023) et des JO-2024 ». A l’Assemblée, durant cet Euro, Régis Juanico espère à nouveau une retransmission sur écran géant d’un match des Bleus dans les jardins de l’Hôtel de Lassay. Ce fut le cas en 2018 pour la demi-finale du Mondial face à la Belgique.

« Dans l’hémicycle, on parle de foot, ça chambre, » relève Cendra Motin (LREM), “biberonnée” à l’Olympique Lyonnais. « Mais le XV parlementaire a plus de fans, poursuit-elle. On fait encore du rugby le sport des gentlemen et du foot celui des voyous ». Et, « ce qui peut être encore moqué, c’est le football féminin », regrette la socialiste Marietta Karamanli, une des joueuses de l’équipe parlementaire. « Il faut faire évoluer les mentalités, » observe-t-elle.

Pour le politique, le risque est d’être rapidement taxé de récupération. « Il faut faire gaffe et ne pas mettre d’étiquettes, met en garde Pierre-Henri Dumont (LR). On l’a vu avec les Bleus, fêtés comme l’équipe “black-blanc-beur” en 98 et présentés comme des racailles en 2010 » lorsque Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé et des Sports, avait dénoncé « des caïds immatures ». Le député d’opposition reproche au passage à Emmanuel Macron une forme “d’abaissement”, voire “un peu d’indécence”, avec le coup de fil à Mbappé et l’interview sur BFM. « La visite à Clairefontaine, c’est un passage obligé, » mais « l’appel à Mbappé avec des Youtubeurs, a été un “coup de com” qui n’apporte rien », juge aussi une élue LREM.

Par Adrien De Calan
© Agence France-Presse. Juin 2021