Mediapro / Téléfoot : une catastrophe industrielle annoncée

C’était hier. L’été dernier. Mardi 18 août 2020, Jaume Rourés, le président de Mediapro, inaugurait les locaux de sa nouvelle chaîne en France : Téléfoot. Devant l’immeuble, situé à Aubervilliers (Seine Saint-Denis), trônaient deux semi-remorques accueillant des régies télé ultra-moderne. Ce devait être les symboles de la puissance et de la solidité de Mediapro. Un signe d’orgueil du groupe audiovisuel espagnol qui s’installait dans l’Hexagone avec la quasi totalité des droits de la Ligue 1 alors que beaucoup doutaient de ses capacités. Moins de 4 mois après, les camions sont repartis à Barcelone, au siège catalan de l’entreprise. Et, en France, Téléfoot s’apprête à mettre la clé sous la porte, comme l’a révélé L’Equipe.

Beaucoup diront que l’issue fatale était prévisible. La mort prématurée de Téléfoot, laisse l’impression d’un immense gâchis, financier et humain. « C’est la chronique d’une catastrophe annoncée, résume Arnaud Simon, fondateur et président de In & Out Stories. Leur modèle ne pouvait pas tenir. Impossible aujourd’hui de recruter 3,5 millions d’abonnés à 25 euros par mois. Ca, c’est la télé de papa. ca ne marche plus comme cela ». L’ancien patron d’Eurosport France estime aussi que Téléfoot a été victime d’un nouveau phénomène, celui des téléspectateurs qui en ont assez de cumuler les abonnements à des chaînes payantes thématiques.

Ce vendredi matin, à 9h30, la petite centaine de salariés de Téléfoot a reçu ce mail de la part de Julien Bergeaud, le directeur général de la chaîne : “réunion d’info”. Une heure plus tard, le dirigeant apparaissait en vidéo la mine triste. Sans cacher son émotion, il annonçait rapidement ce que tout le personnel redoutait : « On va s’arrêter là ! ». Pressé par les questions de ses collaborateurs, Julien Bergeaud, précisait alors que la chaîne pouvait aller jusqu’à fin janvier 2021, date d’échéance des préavis que devraient recevoir ses équipes. Un coup dur. Très dur.

« On a tous les boules ! »

« On a travaillé comme des chiens, on a tenté de garder le cap, mais on a été rattrapé par la réalité, explique un cadre de la chaîne recruté l’été dernier. J’en veut beaucoup à Jaume Rourés et aux patrons de Médiapro qui forcement on vu la catastrophe arriver et n’ont rien fait. Comment investir autant d’argent dans des collaborateurs, avec de bons salaires, dans des locaux aussi bien équipés alors que plane une énorme incertitude sur la pérennité de l’entreprise ? Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas tenir. Et eux n’ont répondu qu’avec des paillettes. On a tous les boules ». Si le foot français est mécontent, les abonnés également, c’est donc aussi le cas des employés de Téléfoot. Ils ont le sentiment d’être lésés et pourraient mettre en place une action collective pour attaquer leur employeur.

Le produit Téléfoot n’a pas à rougir de sa qualité. C’est réellement le modèle économique de la chaîne qui était bancal. Dès le début. « Je pense beaucoup à tous les journalistes et techniciens de la chaîne, indique Vincent Chupin, spécialiste des droits média et fondateur de VCn International. Ils ont fait du bon travail. C’est Mediapro qui a fait une grosse erreur stratégique : en France, dans le domaine du sport à la télé, on ne peut pas exister sans un accord avec Canal+. Ils tiennent les rênes ». Le groupe espagnol a donc pêché par orgueil. Encore. Mais cette fois, le pêché fut capital. Il se termine en catastrophe industrielle, et avec plusieurs dizaines de licenciements.

Canal+ a déjoué les plans de Mediapro

En fait, cela fait un an que les dirigeants de Mediapro devaient savoir qu’ils se dirigeaient tout droit dans le mur. L’affaire remonte à l’automne 2019, quand Canal+ a commencé à discuter avec Bein Sports. Le 9 décembre, surprise : un communiqué annonçait un accord exclusif entre les deux groupes. Canal+ devenait le distributeur exclusif de Bein Sports et récupérait les deux matchs de Ligue 1 achetés par la chaîne. Maxime Saada, le président de Canal+, coupait ainsi l’herbe sous le pied à Jaume Rourés qui pensait conclure un accord de sous licence avec Bein Sports. Toute la stratégie de Mediapro s’écroulait, car, même si son patron n’a cessé de clamer le contraire, quand le 19 février 2018 le groupe espagnol récupérait 80% de la Ligue 1 pour 840 millions d’euros annuels, le projet était plutôt de revendre en sous licence.

« Oui, c’est une possibilité, mais ils devront le faire en pack, » avait précisé à l’époque Didier Quillot, alors directeur général exécutif de la LFP. ce dernier avait aussi affirmé que la Ligue avait obtenu « Une garantie de cautionnement solidaire de la maison mère espagnole à sa filiale française ». Ce qui, donc, n’a pas été suffisant. L’histoire retiendra que ce jour là, dans les locaux parisiens de leur conseil juridique, le cabinet d’avocats Clifford Chance, le monde français du ballon rond a été obnubilé par le milliard d’euros promis pour les droits tv du foot pro. Une sorte d’hypnose collective. « C’est une journée formidable, » commentait Didier Quillot.

De ce milliard, le foot français n’en verra finalement que quelques dizaines de millions d’euros. La nouvelle direction de la LFP va certainement devoir rouvrir un appel d’offres. En toute vitesse. Canal+ reviendra forcément dans la course avec son allié Bein Sports. La porte s’ouvrira aussi peut-être à de nouveaux entrants : Amazon, qui débute en 2021 avec de droits de Roland Garros, ou DAZN. Mais pas autant que ce qui avait été accordé à Mediapro. « Il y aura certainement des clauses de partage de risques, estime Arnaud Simon. Et ces nouveaux arrivants ne devraient pas prendre plus de 30% du marché. Comme dans d’autres pays ». A Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le bureau du patron de Canal+ est situé place des spectacles. Justement, la chaîne du groupe Vivendi n’attend que cela : revenir sur scène.

Bruno Fraioli
© SportBusiness.Club Décembre 2020

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