Paris-Nice, le cyclisme version huis clos

Reportage. Ambiance studieuse et calme en salle de presse. A Saint-Cyr-l’Ecole (Yvelines), une petite vingtaine de journalistes est installée dans le gymnase Jean-Macé, “permanence” de la première étape du Paris-Nice cycliste. C’est calme. Très calme même. Comme la présentation des coureurs quelques heures plus tôt sur une place de l’Hôtel de Ville… déserte. Le huis clos sur les courses professionnelles change l’atmosphère. Et pourtant : le cyclisme souffre sans doute moins du manque de public que les autres compétitions professionnelles.

« Je vois le verre à moitié plein, positive Christian Prud’homme, directeur du cyclisme chez Amaury Sport Organisation. La force du cyclisme, c’est le cadre, et ce décor existe toujours. Nous sommes dans les Yvelines et il fait super beau. En revanche, oui, le cyclisme est un sport populaire et, là, il n’y a plus la proximité avec les champions ». Pourtant, dans le vélo, huis clos ne signifie pas absence totale de spectateurs. Au football, rugby, ou basket les stades et arénas sonnent pas creux. Au vélo, il y a toujours quelques personnes sur le bord des routes, au moins les riverains.

« Dans le cyclisme nous n’avons pas la crainte du stade vide, reconnaît Jean-René Bernaudeau, manager général de l’équipe Total Direct Energie. Le public est beaucoup moins nombreux mais je ne pense pas que cela ait une influence sur la course. Si, peut-être quand même, dans l’ascension des cols où les spectateurs sont interdits : les coureurs peuvent y être moins portés ».

Prendre rendez-vous avec les coureurs

Pas de public, pas de spectateurs, et donc pas de clameur lors des cérémonies de présentation des coureurs. Sur le podium départ de Paris-Nice, Marc Chavet, micro en main, présente et magnifie quand même les champions durant une heure… face à un parterre vide. Au mieux, quelques cameramen et photographes lui font face. « Il faut faire le boulot comme s’il y avait des gens, mais il n’y a personne, commente-t-il. Le problème, ce n’est pas dans la motivation, mais le retour du public, qui n’existe donc pas. On garde la concentration et la mobilisation car cette cérémonie est retransmise sur internet et est regardée par de nombreuses personnes ».

Les journalistes, eux, doivent se contenter des zones mixtes et contrôlées. Interdiction de pénétrer la “bulle course” et d’aller discuter avec les coureurs ou les managers des équipes au pied des bus des équipes. « La communication est devenue plus difficile », indique Jean Montois, responsable du cyclisme à l’AFP. Les interviews restent possibles, mais pour cela il faut prendre rendez-vous et demander à l’attaché de presse de l’équipe d’amener le coureur. « L’information est plus calibrée, plus formelle, la conversation n’existe plus, poursuit-il. Du coup, certains médias se demandent s’il est encore utile d’envoyer des journalistes sur les courses ». Les demandes d’accréditation ont d’ailleurs baissé de 20 à 25%. Seul point positif de cette situation particulière : «on circule mieux pour repartir !» sourit-il

Le revers est est évidement l’aspect économique. Sur Paris-Nice, les sponsors répondent encore présents. Ils bénéficient toujours de l’exposition télé. Mais sur le terrain, en revanche, finies les opérations de relations publiques. Faute d’invités à choyer, les cars VIP n’ont pas quitté le garage depuis plusieurs mois. A Saint-Cyr, quelques très rares privilégiés ont quand même embarqué dans les trois ou quatre seules voitures hospitalités. Même les équipes commerciales d’Amaury Sport Organisation ne font pas le déplacement. Les bouteilles de champagne n’ont pas été sorties de leurs caisses. Elles aussi attendent des jours meilleurs.

Bruno Fraioli
© SportBusiness.Club Mars 2021


3 questions à Pierre-Luc Perichon,

Coureur chez Cofidis et ancien vainqueur de la classique Paris-Camembert, Pierre-Luc Perichon fait avec le manque de public et les règles sanitaires. Il estime être chanceux et pense surtout au cyclisme amateur, à l’arrêt depuis plusieurs mois. Interview.

Le manque de public sur le bord des routes peut-il avoir de l’influence sur la course selon-vous ?

Pierre-Luc Perichon : « Oui, cela peut avoir une petite influence, notamment quand on est à la rupture. Dans ce cas, les encouragements du public font un peu oublier la douleur. Après, cela reste infime par rapport à la performance générale. Il n’y a pas la même émulation collective que celle qui peut se retrouver dans le football ou le basket. Dans le cyclisme, il n’y a une nécessité de collectivité, car c’est plutôt un sport individuel. On arrive moins à se transcender tout seul. Collectivement, il peut y avoir une émulation générale qui est aussi fournie par le public ».

Ce manque de public peut-il avoir des avantages ?

P.-L.P.: « Il y a des avantages et des inconvénients. L’absence du public sur le bord des routes peut créer des avantages par ailleurs. Ainsi, les gens iront plutôt regarder les courses à la télé et, du coup, cela peut avoir une influence sur l’économie. Dans le cyclisme pro, le fait d’être en huis clos est peut-être moins grave que dans d’autres sports. Maintenant, ce n’est pas le cas pour le cyclisme amateur. Je pense personnellement à la future génération, ces jeunes, coureurs amateurs aujourd’hui. Ils sont cloisonnés à la maison. Ils courent très peu ou pas du tout, et cela fait baisser le niveau général. Dans d’autres pays, des courses ont quand même lieu, et ce contexte va forcément creuser les fossés ».

Selon-vous, qu’est-ce qui est le plus gênant avec les règles sanitaires imposées ?

P.-L.P.: « C’est la logistique d’avant course : la multiplication des tests PCR, devoir montrer patte blanche, les transports aussi… Nous voyageons beaucoup moins en train ou en avion et du coup nous partons beaucoup plus tôt de la maison. Cela a des conséquences sur la préparation physique car partir un jour plus tôt cela signifie une jour d’entraînement en moins aussi . Maintenant, après, quand on est dans la course, on est dans notre bulle, et là, généralement, ça passe plutôt bien ».