Chronique. Le grand flou des premières sélections olympiques

Par Alain Lunzenfichter*. Aujourd’hui, les sélections nationales pour les Jeux olympiques suivent des critères de performances clairement définis et adoubés par les 206 comités olympiques nationaux de toute la planète, dont celui de la France. Il n’en fut pas toujours ainsi. D’ailleurs, cela prêta à confusion lors des premières éditions des Jeux, d’Athènes, en 1896, à Saint-Louis 1904, en passant par Paris en 1900. C’était il y a plus d’un siècle.

A cette époque, c’était l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA), une fédération omnisport fondée à la fin des années 1880 à Paris, qui tenait le haut du pavé. Cette association avait été fondée par le Racing Club de France et le Stade Français. Ces deux grands clubs parisiens faisaient naturellement la loi. Bien sûr, ils n’oubliaient pas de donner quelques coups de pouce aux athlètes portant leurs couleurs.

D’ailleurs, c’est l’USFSA qui organisa la majeure partie des épreuves des Jeux olympiques d’été à Paris en 1900. Il n’était pas rare de voir intervenir Pierre de Coubertin pour éviter quelques bavures. Le duo avait donc également la main mise sur les sélections olympiques. Du coup, pour assurer sa participation aux compétitions il était de bon ton d’être un de leurs membres. Evidemment, ce mélange des genres prêtait à confusion.

Des Bleus… britanniques

A Paris en 1900, puis quatre ans plus tard à Saint-Louis (Etats-Unis) les athlètes représentaient un club et non un pays. Ainsi, Michel Théato, vainqueur du marathon des Jeux de Paris, était membre du CA Saint-Mandé… mais en instance de passage au Racing Club de France. Le coureur a remporté le marathon “des fortifications (1)” sous les couleurs françaises, et pourtant, quelques décennies plus tard, un passionné d’athlétisme, Alain Bouillé, découvrira que Michel Théato était en fait de nationalité luxembourgeoise.

Sa victoire fut néanmoins officiellement comptabilisée pour la France. Le Grand Duché de Luxembourg n’a d’ailleurs jamais réellement revendiqué le succès de son ressortissant. L’exemple inverse existe aussi. Et c’est toujours dans le cadre du marathon. Albert Corey, un coureur Français qui écumait les épreuves sur routes en France à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, décide d’émigrer aux Etats-Unis. Il y trouve du travail. D’abord à Dayton, puis à Chicago, dans un hôtel et après un abattoir, comme briseur de grèves. Il s’inscrit aussi au club Chicago Athletic Association, et aux Jeux de Saint-Louis en 1904. Deuxième du marathon, mais également de la course des 4 miles par équipes, le Français voit ses deux médailles comptabilisées pour les Etats-Unis. L’erreur a été rectifiée récemment.

Autre exemple avec le cricket. La discipline fut présente aux Jeux de Paris 1900. Sans surprise, c’est l’équipe de Grande-Bretagne qui décrocha le titre olympique. Mais la France se classa deuxième grâce à une équipe composée de… britanniques ! C’étaient en fait des employés de leur ambassade à Paris. Heureusement ces confusions disparurent progressivement. Tout comme l’USFSA qui ne survécut pas à la fin de la Grande Guerre et ferma ses portes le 9 octobre 1920. Ses diverses commissions donnèrent naissance aux fédérations nationales. Les fédérations sportives internationales puis les comités olympiques nationaux apportèrent ensuite plus de rigueur aux sélections olympiques. Leurs critères sont devenus incontestables.

(1) Le tracé du parcours correspond aujourd’hui aux boulevards extérieurs de Paris. Le départ et l’arrivée étaient au Pré-Catelan, dans le Bois de Boulogne.

© SportBusiness.Club Mai 2021

(*) Alain Lunzenfichter est un des créateurs de la revue Courir en 1977. Journaliste, il a été rédacteur en chef adjoint de L’Equipe. Ancien président de l’association mondiale des journalistes olympiques, il est gloire du sport français et membre de l’Académie des sports.