La Super Ligue répond-elle à une attente du public ?

L’annonce de la création d’une Super ligue, un championnat d’Europe privé et dissident rassemblant vingt des plus importants clubs de football, a fait l’effet d’un séisme dans le monde du football et du sport en général. Cette compétition semi-fermée, un peu à l’image des ligues sportives nord-américaines, se poserait en concurrence directe avec la Ligue des Champions.

La Super Ligue promet des niveaux de recettes commerciales jamais atteints aux clubs qui auraient la chance d’en faire partie. Toutefois, ce nouveau produit sportif, conçu à partir de considérations marketing, est-il une réelle demande des supporters et du grand public ? La question a été posée à quatre experts de l’économie du sport.


Philippe Bailly.
Président et fondateur de NPA Conseil et Sport Index

« En premier lieu, l’idée d’une Super Coupe est loin d’être nouvelle. Une vidéo de l’INA, sur laquelle j’étais tombé, montrait Claude Sérillon l’annonçant au 20 heures au futur de l’indicatif, et c’était en… 1998 ! Le projet a refait surface il y a quelques temps déjà et, forcément, les conditions spectaculaires dans lesquelles la NFL vient de reconduire ses droits TV ne pouvaient qu’aiguiser les appétits, et relancer l’idée d’une adaptation à l’Europe du format des ligues fermées à l’américaine ».

« Sur le fait de savoir d’où vient la demande, l’identité du financeur, à savoir la banque JP Morgan, a l’avantage d’être sans ambiguïté : il s’agit d’abord d’un calcul financier. Je pense que l’on aurait tort de mettre trop vite dans le même camp les diffuseurs TV, en prenant appui les prises de position de Maxime Saada pour un resserrement de la Ligue 1. Parce que l’objectif non dissimulé de la nouvelle Ligue est de faire flamber les droits TV, d’abord. Sur ce point, les chaînes de TV seront forcément réservées ! Mais aussi parce qu’un diffuseur paie en fonction de la capacité d’un événement à générer des abonnements, tout autant que de l’audience. Et pour avoir envie de s’abonner, il faut se sentir concerné ! »

« C’est là, je pense, la limite du parallèle avec les Etats-Unis. Les Américains, quel que soit leur âge, se sentent parties d’une même nation, et tous ont grandi dans ce système fermé. Le sentiment d’appartenance commune n’a rien à voir en Europe, au-delà même du pur spectacle sportif. Savoir que “son” club, et surtout pour les fans d’équipes implantées dans de “vrais territoires de foot”, ne peut prétendre, au mieux, qu’à un statut d’intermittent invité, n’aidera pas la nouvelle compétition à s’enraciner ».

« S’il n’y a pas d’intérêt du public, les sponsors, qui ne sont par ailleurs certainement pas trop tentés ces temps-ci de lier leur nom une épreuve dont le ressort apparaît strictement financier, se détourneront ».

« Les instances du football brandissent aujourd’hui la menace du bâton pour dissuader les clubs (bannissement de toute autre compétition internationale), voire les joueurs (interdiction d’évoluer en sélection nationale). Mais ils ne sortent pas pour autant de la logique qui domine depuis des années, consistant à multiplier les compétitions pour multiplier les matches afin de multiplier les occasions de vendre des droits, quitte à épuiser les joueurs, à dégrader la qualité du spectacle, sur le terrain comme à la TV… et finalement à abimer la discipline ».

« Il y a eu le lancement de la Ligue des Nations, puis celle de la l’Europa League Conférence… et même le projet de réforme de la Ligue des Champions a été pensé autour d’une augmentation du nombre de clubs participants plutôt que de dramatisation de l’enjeu… Le meilleur moyen de faire échec à la Super Ligue c’est de casser cette course en avant et de revenir à une mécanique dans laquelle un match est suivi parce qu’il a un réel enjeu. Les ligues américaines, souvent données en exemple aujourd’hui, n’ont pas multiplié les compétitions satellites, elles… »


Arnaud Simon.
Fondateur et président de In&Out Stories

« Au-delà de l’émotion, il est nécessaire de comprendre les éléments déclencheurs d’ une telle rupture possible. D’une part, les signaux faibles envoyés par les fans, en particulier les plus jeunes, voulant de l’événementiel et le consommer de manière différente. Ensuite, une limitation légale de la durée des contrats droits en Europe dans le modèle actuel qui refroidit les investisseurs. La crise sanitaire a accéléré cette nécessité de visibilité à long terme pour financer la transformation et la reconstruction ».

« Enfin, la volonté des acteurs du sport et en particulier des clubs d’être davantage au cœur de leur développement business en partage des revenus mais aussi des risques. “Super League” ou “Champions League” nouvelle formule : l’une ou l’autre devra répondre à ces trois enjeux ».


Vincent Chaudel.
Co-fondateur de l’Observatoire du Sport-Business.

« Il ne faut pas confondre les différents publics, et leurs demandes, forcément différentes. Les ultras n’attendent pas ce type de compétition, et y seraient même opposés. Les fans de football n’y seraient pas contre. Le grand-public, lui, est pour car ce championnat concentra le meilleur du football européen. les ultras vont râler, mais ils viendront au final ».

« Plus qu’une attente de la part du public, cette Super Ligue possède un potentiel de développement important. Mais elle doit rassembler les meilleurs clubs, ce qui est le cas, et les meilleurs joueurs, qui devront être convaincus ».

« Cette compétition offrira, comme les autres, de la passion et de l’émotion. Une ligue fermée ne l’interdit pas. Regardez si ce n’est pas le cas aux Etats-Unis avec les matchs de NBA. Pour fonctionner, la Super Ligue doit avoir une approche de “mass-market” »


Christophe Lepetit
Responsable des études économique au CDES de Limoges

« Je ne pense pas que ce soit une demande de tous les fans, en particulier des fans les plus historiques et locaux. Pour autant, on ne peut nier qu’il s’exprime une demande notamment internationale sur certains marchés qui sont clairement la cible de ces multinationales du football : Asie, Amérique du Nord et du Sud voire Inde. Il semble que ce type de projet s’adresse plutôt à eux… Et peut être aux plus jeunes générations à la culture footballistique moins affirmée ou moins ancrée. Je pense, et les réactions du FSE ou de SD Europe ainsi que de groupes de supporters en France et ailleurs, confirment cette idée avec une réaction plutôt hostile ».

« Concernant les marques et les sponsors, y compris les diffuseurs, le sujet est plus délicat. Derrière des discours (de façade ?) qui condamnent ce projet, certains y voient peut être une opportunité de toucher de nouvelles cibles. Et je ne peux pas imaginer qu’il n’y ait pas des marques, sponsors et diffuseurs au rendez-vous d’un tel projet si jamais il devait voir le jour. On parle quand même d’une compétition qui réunirait les meilleures écuries européennes et, vu les montants annoncés, les meilleurs joueurs. De quoi séduire des annonceurs, immanquablement… »

« Je ne crois pas au boycott économico-médiatique d’un tel projet. Les choses sont plutôt à regarder ailleurs. Les réactions politiques européennes et nationales montrent qu’il semble qu’il y avoir une sorte de front uni contre ce projet avec des éléments de langage communs. L’hostilité des gouvernements nationaux et/ou des instances publiques européennes pourrait faire plier les promoteurs d’un tel projet. Sans garantir toutefois qu’en cas de contentieux nationaux ou européens les prises de position publiques des représentants politiques soient le gage d’une décision favorable au statu-quo je tiens à préciser ».

« La réaction des autres parties prenantes du football, notamment des institutions sportives, pourrait aussi être un vrai frein. Reste à savoir si les menaces (exclusion des championnats nationaux notamment) seraient vraiment mises en œuvre, doute légitime tant cela affaiblirait la valeur sportive de ces championnats (imaginez la premier league se passer des 6 clubs concernés à ce stade…) ».

« Enfin les joueurs détiennent une partie de la réponse également. On ne peut évidemment pas peur demander de régler à eux seuls les turpitudes du football européen. Mais, et on l’a vu ces dernières semaines sur des sujets de société autrement plus important, ils peuvent faire entendre leur voix. Cependant, leur position est délicate et on a un peu le sentiment qu’ils sont pris entre deux feux. La menace de priver de sélection nationale les joueurs des clubs participants à cette Super League est notamment de nature à crisper certains d’entre eux ».

© SportBusiness.Club Avril 2021